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Avenir

Je suis peut-être sourd, mais je peux tout faire

Extrait du numéro 164 de la revue Entendre : Les ados… c’est à votre tour !

Michel Urbain

Ma vision de la surdité

Pour moi, la surdité, c’est comme un ennemi invisible. En surface, le problème semble réglé, alors que j’entendais grâce à mes appareils; un autre problème arrivait lentement, vivre en société. Ramener le niveau d’audition à un niveau que je dis presque normal ne résout pas le problème. Il me reste encore à vous comprendre. Dans un milieu le moindrement bruyant, je dois, avec chaque parcelle de mot que j’ai pu comprendre, associer le bon mot et déduire le sens de la phrase. Croyez-moi des fois ça fait pitié. Mais étant face à face, j’arrive à lire sur vos lèvres. Ce qui m’offre un outil de plus pour vous comprendre. Beaucoup de personnes ne savent pas vraiment c’est quoi le problème. « Il est sourd, on lui donne des appareils, il entend, ça finit là. » Malheureusement, ça ne finit pas là. N’hésitez pas à discuter avec cette personne malentendante, posez-lui des questions. Vous verrez ses yeux s’illuminer parce que vous vous intéressez à son problème, à sa situation.

Aujourd’hui, j’ai 20 ans et lundi je vais entamer ma deuxième et avant-dernière année de cégep avant de décrocher mon diplôme en Technique informatique. Mais tout cela ne s’est pas fait sans embûches. Étant jeune, au primaire, j’ai longuement souffert des moqueries et des railleries des autres élèves. Même chose de la part des cousins plus vieux que moi : ils abusaient de mon innocence et de ma surdité. Si j’avais le malheur de leur demander de répéter, ils me disaient : « Ah, laisse faire c’est pas important ! » ou encore, ils essayaient de me faire sentir niaiseux, stupide.

Simplement pour mettre mon ignorance en évidence. J’ai pas dit attardé ou moins intelligent. Seulement ignorant car je n’avais pas toutes les mêmes sources d’information qu’eux avaient. Je suis malentendant, c’est bien normal. Par contre, je lisais beaucoup, j’adore lire. J’enrichissais ainsi mon vocabulaire, mes connaissances et une imagination ma foi hallucinante. Inconsciemment, j’étais exclu des groupes de discussion, car je n’arrivais pas à comprendre et à suivre la conversation. Aujourd’hui encore, lors de rassemblements, de fêtes, de sorties diverses en groupe, il m’arrive d’avoir de la difficulté à m’intégrer, car les conversations ne portent pas toujours sur le même sujet. Alors, essayez de comprendre dans ce brouillard d’idées. Ainsi, je me suis isolé dans mon monde, dans mes histoires.

Un travail d’acceptation

J’ai beaucoup souffert du jugement des autres. Avant même d’avoir une opinion, une idée, un style vestimentaire ou des goûts musicaux, j’étais jugé. C’est comme si, dans la mentalité de la société, un individu n’est pas conforme à un « standard » établi, il est aussitôt mis en retrait, il fait partie de l’exception à la règle. On voit qu’il est sourd et on l’associe à plein de préjugés. Avant même d’avoir fait quoi que ce soit, j’étais pointé du doigt. « Lui il est sourd ! » À force d’être jugé, je devenais méfiant, craintif, hésitant, réservé et renfermé sur moi-même. Je n’osais pas poser des questions craignant les réactions des autres. Dans de nouveaux milieux, j’étais toujours inquiet. Au fil du temps, tout cela minait ma confiance en moi. En vieillissant, j’avais accumulé toutes ces craintes, ces peurs, au point où je me sentais « pogné ». Je ne savais plus où je m’en allais, j’avais toujours cette idée fixe : « De quoi je vais avoir l’air si je fais ça ? » J’étais tellement tanné de me retrouver dans ce genre de situations, de me sentir ridicule, gêné ou hésitant.

Je me suis dit : « Tiens ! je vais me gêner. Quoi que les autres disent, j’avance, je sais ce que je veux faire et j’y vais. T’as un but, vas-y ! T’as une idée, fais-la ! T’as un rêve, vois à ce qu’il se réalise. » De cette façon, je suis allé partout où on croyait que je n’y arriverais pas. Qui aurait crû que j’aurais fait partie de l’harmonie de mon école en jouant du trombone à coulisse ? J’ai appris à jouer à l’oreille. Voyez-vous ça ! Mon prof de musique enregistrait mes partitions sur une cassette audio. Puis, avec l’aide de la cassette, je suivais ma partition que je devais apprendre. Si la note jouée ne sonnait pas comme sur la cassette, je recommençais. Parlant de musique, j’adore chanter ! Devant mon ordinateur, les paroles à l’écran et je me laisse aller, c’est ma thérapie. La surdité pour moi, ce n’est pas un handicap, c’est un mode de vie. Je choisis ce que je veux faire. Je ne me limite pas à ce qui me reste.

Ma vie future

Il y a deux ans, j’ai eu la chance d’être embauché comme garçon de table au Dartagnan, un restaurant à Terrebonne. Mon patron a pris la peine de voir comment je me débrouillais. Deux mois plus tard, il voyait que j’avais des difficultés avec les clients à cause de mon audition. Comme j’avais déjà été plongeur, il me proposa de travailler à la plonge et j’ai accepté. Pour être chanceux, je le suis car, en plus de ce travail la fin de semaine, je travaille aussi chez Sobeys Québec la semaine durant l’été. Les jeunes qui ont une surdité n’ont pas tous la chance d’avoir deux emplois.

Dans la vie, il faut essayer et s’encourager. Il est important d’encourager cette personne. Lui dire qu’il fait du bon travail, faire du renforcement positif, des compliments, l’inclure dans un nouveau projet scolaire ou dans sa planification. Je m’adresse aux employeurs, profs, parents, oncles et tantes, amis, cousins, frères et sœurs. Il faut le mettre confiance, le laisser faire et il vous étonnera par son ingéniosité. Et lorsqu’il réalisera qu’il a le potentiel de faire tout ce qu’il veut, que sa surdité n’est qu’un prétexte pour lui semer des doutes, des craintes. Vous le verrez se gonfler à bloc, d’une confiance peu commune avec cette étincelle dans les yeux. Il sera à même de soulever une montagne. Je me souviens encore du petit bonhomme de six ans que j’étais, à qui on parlait de ces jeunes sourds : « Lui il est rendu au cégep ! Elle étudie à l’université ! » Pour moi c’était si loin, je travaillais très dur au primaire, c’était l’enfer. Pourtant, aujourd’hui, ma moyenne en informatique va de 90 % en montant. Comme le petit gars que j’étais, j’admire ceux qui avant étaient au cégep, à l’université. Ils ont maintenant percé dans leur métier, dans le domaine qu’ils aiment. Aujourd’hui, ils ont probablement fondé une famille, une petite maison à quelque part. Et moi, c’est ça que je veux, ma maison, ma famille et un travail que j’adore. Et personne ne pourra m’empêcher d’atteindre ce rêve que je chéris depuis longtemps.

Je terminerai avec cette phrase que je tiens à dire : « Je suis peut-être sourd, mais je peux tout faire ! »